Partage d’une sœur sur la vocation de carmélite

 

Partage d’une sœur sur la vocation de carmélite

Témoignage donné lors de la fête des 75 ans de notre communauté, le 15 septembre 2012

 

Pourquoi entre-t-on au carmel aujourd’hui ? Pourquoi y reste-t-on ? Quelle est la vie d’une carmélite ?

Il est possible d’aborder la question par bien des chemins, par l’un ou l’autre des éléments qui constituent la vocation du carmel : le retrait du monde, la vie fraternelle en communauté de vie stable, la solitude, la mission, la vie en Christ, le travail, la prière personnelle et commune, …, tous ces éléments ne sont, bien sûr, pas sur le même plan, n'ont pas le même poids !

Peut-être faut-il commencer par dire que la vie au Carmel est une vie humaine et chrétienne : ce qui est premier, fondamental, c’est la vie avec le Christ.

Le Christ a séduit chacune - par des chemins tellement variés ! - et l'a appelée à le suivre sur ce chemin d’oraison et de fraternité, dans cette communauté de carmélites.

Ce qui est particulier – qui fascine, intrigue, agace, interroge –, c’est que notre vie se passe tout entière dans un même lieu, pour nous, à Frileuse, quelques hectares, avec quelques sœurs, donc il se produit une sorte de réduction : réduction de l’espace, réduction des relations ; le lieu du travail, de la prière, du quotidien (manger, dormir), tout se passe ici, avec les mêmes personnes, toutes des femmes, pour toute la vie. Si on réfléchit, c’est tout de même étrange – peut-être surtout à notre époque où on ne cesse de « bouger » et de parler de mondialisation.

Ce sera juste quelques flashes sur cet aspect de notre vie : une communauté de sœurs qui vit un certain retrait du monde.

 

Une vie en  « clôture »

Dire tout d’abord que notre Règle ultime est ou devrait être toujours le Christ et l’Evangile. Ni le silence, ni ce qu’habituellement, on appelle « la clôture » ne sont des buts, ils sont des moyens, des chemins pour créer un espace intérieur pour vivre en présence du Seigneur, à son écoute, pour vivre de manière essentielle la proximité de Dieu à l’homme, pour donner au monde cette proximité de Dieu, en quelque sorte.

Une amie m’a dit un jour : ce que nous, nous avons en étendue, en multiples engagements et relations, vous, il faut que vous le trouviez en profondeur, en creusant. Je pense qu’elle a raison.
Une vie au carmel est une vie au désert, une vie où toutes nos énergies sont appelées à se tourner vers Dieu et vers les autres dans cet espace réduit à quelques hectares, à travers des relations limitées pour l’essentiel et le quotidien à quelques sœurs, au long de journées dont l’horaire varie peu (la vie « régulière » !) – ce qui ne veut pas dire que la vie au monastère soit monotone… Toujours avec ce désir que notre horizon soit le monde, « que le monde ait la vie », que la bénédiction de Dieu sur ce monde qu’il a créé et qu’il aime soit prononcée sur chaque vie humaine.

Si on entre au carmel, c’est le plus souvent avec l’intuition que toute vie humaine est solidaire de toute l’humanité, ce que l’on appelle « la communion des saints ». Si une sœur n’a pas cette intuition au départ, elle le découvrira dans son chemin.

La fin de ce retrait du monde est de créer un espace où vivre de manière privilégiée la dimension d’intimité avec le Christ avec cette conviction que notre cœur est un microcosme où se jouent tous les combats de l’humanité et que, dans la communion des saints, le combat des moines et des moniales rejoint le combat de tous les hommes.
Il faut dire aussi qu’être un peu à l’écart ne crée pas en soi un “espace contemplatif”, c’est l’authenticité de la vie de chaque sœur avec le Christ, l’authenticité de la vie de la communauté elle-même, de l’amitié entre toutes les sœurs qui va créer cet espace.
Ce à quoi nous renonçons en étendue, en missions, en apostolat, en engagement dans le travail, en relations riches et variées, si nous voulons ne pas nous payer de mots, il nous faut le trouver en profondeur, il nous faut creuser notre propre cœur, ne pas tricher avec la solitude et le vide ressenti parfois durement et, depuis cette solitude fondamentale, lieu-source de notre vie en Christ, nous engager vraiment pour construire une communauté fraternelle.

 

Le silence

Au Carmel, il y a beaucoup de silence : pas de télévision, pas de musique de fond, peu de paroles échangées, un certain retrait du monde.
A Frileuse comme en bien des monastères, la beauté du jardin et de la chapelle, le cadre de vie aident à vivre en silence.
Cependant, tous ceux qui ont tenté, même pour un temps assez court, de “faire silence” l’ont expérimenté : le bruit et l’agitation extérieurs sont vite remplacés par tout une effervescence intérieure ; dans le silence, tout remonte à la conscience : joies et souffrances, vieilles rancunes enfouies, … une lettre en attente depuis plusieurs semaines devient tout à coup urgente, … sans oublier l’imagination qui fait parcourir le monde, revoir des films et des visages, échafauder des projets…
Toute cette effervescence intérieure est bien plus redoutable que les bruits de la route ou des avions et il faut apprendre patiemment à l’apprivoiser, à la connaître, apprendre à se tourner vers le Seigneur avec ce monde intérieur propre à chacun, chacune… Non pas nier ou écraser cet univers intérieur, mais nous tourner vers le Seigneur avec lui, avec tout ce que nous sommes, ce qui fait notre vie et laisser le Seigneur entrer chez nous partout, faire en nous sa demeure.
 

La vie en communauté

Aujourd’hui, on aime dire que l’un des mots essentiels du carmel, c’est « amitié » : amitié avec Dieu, amitié entre sœurs appelée à s’élargir à tous nos frères.
Dieu veut vivre une relation d’amitié avec chacun de nous. Amitié, c’est-à-dire à la fois communion, réciprocité, une certaine distance, la possibilité de dialoguer, le fait de pouvoir compter l’un sur l’autre, la gratuité de la relation, …, mais une amitié appelée à s’ouvrir à plus grand, une amitié qui n’exclut personne.

Nous ne choisissons pas nos sœurs en communauté, c’est le Christ qui nous rassemble, c’est Lui qui a appelé chacune à venir vivre en ce lieu.

Probablement, nous n’aurions pas choisi de vivre avec la plupart des sœurs qui sont là – nous sommes extrêmement différentes par nos caractères, nos goûts, nos origines rurales ou citadines, notre éducation –, nous n’aurions même pas eu l’occasion de nous rencontrer. C’est par l’accueil des sœurs si différentes de moi ou de ce que j’aurais rêvé qu’elles soient que mon cœur va s’élargir et que je vais vivre au quotidien quelque chose de mon désir d’amour universel. Ce coude à coude est une grande exigence, c’est là que se vérifie la réalité de mon amour du Seigneur. Il est aussi un appui précieux pour continuer à avancer chaque jour dans la lumière ou dans l’obscurité.

 

Si je veux dire quelques mots essentiels :

  • un quotidien très simple,
  • une vie de prière en communauté
  • dans un certain retrait du monde
  • me laisser attirer par le Christ avec tout ce que je suis, toute ma pâte humaine
  • dans la foi que cette vie est féconde pour le monde, pour aider ceux qui luttent pour la paix, la justice, ceux qui annoncent le Christ, qui veulent pardonner et que c’est une manière de dire la bénédiction de Dieu sur les hommes, sa proximité à ce monde qu’il a créé et qu’il aime.

 

Ce petit aperçu est, bien sûr, très incomplet.

Il faudrait parler aussi

  • de la prière liturgique,
  • de l’eucharistie qui est réellement « source et sommet » de notre vie selon l’expression du concile Vatican II,
  • de la prière pour les prêtres,
  • du travail…

 

 

une sœur du carmel de Frileuse

15 septembre 2012